Jineolojî et Écologie Sociale

Présentation de Necibe Qeredaxi,
IIème Rencontres d’Écologie Sociale, Bilbao, 29 Octobre 2017.

 

 

Tout d’abord, je voudrais souligner que la « Jineolojî » n’est pas une tentative de rendre les femmes égales à l’homme dominant dans la société, l’économie, la politique et le droit, mais la volonté d’ouvrir une nouvelle porte pour des changements fondamentaux et radicaux de la mentalité. Un nouvel état d’esprit pour les femmes, l’histoire, la vie et la société. Il s’agit là d’un effort sérieux pour changer une mentalité construite sur une connaissance et une épistémologie déconnectées de la vie et de la société et accaparées par le triangle de la domination masculine, l’État et le capitalisme. Dans notre monde en crise, la connaissance et l’épistémologie sont empreintes d’un grand vide et sont séparées de la réalité et de la véracité. En fait, le savoir et la science se sont transformés en pouvoir et l’espace de la vérité s’est refermé. Le savoir et la science sont devenus pouvoir de domination, manipulant les principes de « ce qui bien ou mal ». Normalement, l’objectif de la connaissance n’est pas le pouvoir, mais nous pouvons voir combien elle est tombée au profit de la domination et du patriarcat, et il n’est pas impossible de voir qu’au sein du système elle continue de chercher une vie avec du sens. Comment la morale a-t-elle pu changer de telle sorte ? Par quels moyens la mentalité patriarcale, de classe, hiérarchique, étatique et capitaliste, a-t-elle construit son autorité sur les femmes et la société ?

 

A la fin de l’ère néolithique, le patriarcat régnait et bâtissait son autorité sur les femmes de trois manières :

  1. L’occupation (colonisation) des femmes et son utilisation à des fins sexuelles.
  2. Le contrôle de l’économie et du travail des femmes.
  3. Sur le plan idéologique, changer l’identité réelle des femmes et construire une oppression mentale qui perdure encore aujourd’hui chez les femmes et l’ensemble de la société.

 

Mais la femme n’a-t-elle pas résisté contre cela ? La morale a-t-elle changé si facilement ? Contre cette occupation, les femmes ont résisté et cette mentalité de la société a évolué au fil d’un conflit qui a duré plus de 2000 ans. Par l’accroissement de l’interprétation des causes et effets à l’époque sumérienne et babylonienne (en Basse-Mésopotamie), il existe de nombreuses histoires mythologiques qui révèlent le niveau de conflit des femmes : par la résistance des déesses contre les dieux. De cette même manière, en Europe, la résistance des « sorcières » (femmes de sagesse), des femmes de la Commune de Paris, des trois vagues du féminisme et des luttes des femmes au XXème siècle, représentent d’importantes tentatives contre le système patriarcal et de domination. Malgré cette résistance de la part des femmes et des mouvements alternatifs, il est important de se demander pourquoi le système (accompagné de ses crises) continue-t-il de se reproduire ? En dépit d’une grande lutte au XXème siècle contre le fascisme, pourquoi le fascisme apparaît-il de nouveau sous de nouvelles formes ? En d’autres termes, pourquoi le fascisme se répète-t-il ?

 

Le Mouvement de libération kurde a créé « la théorie de la séparation », un modèle de vie alternatif et une solution à ces problématiques, en cherchant le moyen de changer la mentalité, en allant au-delà du système. La « théorie de la séparation » pour les femmes kurdes n’était pas seulement une rupture physique et mentale, mais aussi une rupture avec les outils et les méthodes du système. Pour le mouvement, il ne s’agit pas seulement d’une opposition radicale au système, mais surtout d’un changement de paradigme et de mentalité. Pour sortir du système et le surmonter, il est important d’abord de le connaître.

 

Heide Goettner-Abendroth (théoricienne féministe allemande) affirme que le patriarcat est le résultat de trois cadres de pensée qui ont évolué au fil du temps, lors de la transition de la société agricole à la société du chasseur :

 

  1. L’Androcentrisme (l’homme est au centre). « Andro » veut dire homme. Influençant tous les aspects de la vie, selon cette pensée, quel que soit le changement de temps et d’espace, l’homme domine et la femme est opprimée. La philosophie grecque est aussi basée sur cette idée que l’homme est le corps et la femme l’âme. Dans la plupart des théories mythologiques et religieuses, les femmes sont définies comme quelque chose de « mauvais » et les hommes comme quelque chose de « bon ». La femme est « faible » et l’homme est « fort », elle est « coupable » et lui est son « sauveur ». Cette mentalité a également influencé la philosophie et les sciences sociales. Selon elle, le monde entier est composé de gouvernants et de gouvernés.

 

  1. L’Anthropocentrisme (l’être humain au centre). Selon cette pensée, l’être humain est le centre de la nature. Il n’y a pas de relation symbiotique entre l’humain et la nature, l’humain domine la nature et l’utilise à sa guise.

 

  1. L’Impérialisme moral et politique, qui construit des ennemis et développe des guerres pour lui-même.

 

Cependant, pour la création d’une alternative, nous devons surmonter ces trois cadres de pensée, car la guerre, le pillage et l’occupation y sont liés. La plupart des personnes qui travaillent à une alternative sont d’accord avec Abdullah Öcalan quand il dit que « la contradiction historique des classes n’est pas fondée sur la plus-value ou le contrôle des moyens de production », comme Marx l’a mentionné dans ses théories, mais sur trois facteurs principaux qui sont :

 

  1. L’arrachement et le contrôle de l’économie des femmes -par l’accord entre l’homme chasseur, le chaman masculin du clan et le commandant ou le chef- en signifiant que le système de croyances, le leadership et la défense devaient être exclusivement masculins. Selon cet accord, le chamanisme s’est positionné contre l’animisme et à l’ère de la modernité capitaliste, une guerre destructrice a également été menée contre le paganisme.

 

  1. La présentation de la femme comme objet sexuel.

 

  1. La domination mentale sur les femmes par des expressions idéologiques (la mythologie et la religion, puis la philosophie et la science).

 

Comment le Mouvement de libération des femmes kurdes, et l’ensemble du mouvement kurde, a-t-il travaillé pour changer cette mentalité ? Aujourd’hui nous parlons de Jineolojî et il faut savoir qu’elle est le résultat dialectique de 40 ans de lutte et d’expérience du Mouvement de libération des femmes kurdes. Le Mouvement de libération du peuple kurde -dont les méthodes s’inscrivent dans le paradigme de la Civilisation de la Modernité Démocratique- a opéré un changement et une transformation fondamentale en passant d’une base étatique à un paradigme démocratique. Aussi, dans la première phase de cette évolution, des avancées ont été faites dans l’analyse de la situation sociale et familiale, des relations femme-homme et de l’occupation. Le mouvement des femmes a ensuite continué vers l’institutionnalisation politique et l’autonomie militaire, et -parallèlement aux aspects pratiques-, des avancées ont également eu lieu dans la création théorique.

 

Les résultats d’analyses et les théories -telles que la « théorie de la séparation », « tuer le mâle dominant », la « première et deuxième rupture historique » contre les femmes à travers la mythologie et la religion, la « troisième rupture » qui sera en faveur des femmes contre la mentalité patriarcale, ou encore le projet de « transformation des hommes »- ouvrent la voie à l’Idéologie de la libération des femmes. À une époque de l’expansion du capitalisme et de la civilisation centralisée où la fin de l’histoire a été proclamée, cela n’est pas seulement une question idéologique pour les femmes. Dans des moments comme celui-ci, l’Idéologie de libération des femmes consistait à faire un pas vers la confiance en soi contre l’autorité centraliste de l’État-nation, le capitalisme et la mentalité patriarcale, tout comme la mentalité conservatrice des femmes classiques. L’Idéologie de la libération des femmes est devenue une identité de lutte du mouvement des femmes dont les principes sont : « welatparêzî [1] », l’organisation, le libre arbitre et la libre pensée, la lutte, l’éthique et l’esthétique. Après la création du parti des femmes, le mouvement a atteint l’étape de construction d’un système confédéral, regroupant des centaines d’associations et d’organisations dans les domaines sociaux et l’autodéfense, la politique, l’éducation, l’économie, les medias, etc. Ce processus entre la pratique et la théorie n’est pas encore terminé, il se poursuit et son objectif principal est donc de changer les mentalités. Le mouvement des femmes croit que changer les lois sans changer la mentalité revient simplement à mettre un pansement au système. Toutes ces étapes sont le fruit de la militarisation des femmes. Cette militarisation ne signifie pas seulement la création d’une armée, mais la création d’une idéologie, d’une organisation et de connaissances en dehors du système.

 

On peut se demander par où avons-nous commencé, par la théorie ou la pratique ? C’est une réflexion que le Mouvement de libération des femmes kurdes a depuis le début. Malgré toute la théorie, les modèles politiques et scientifiques produits au XXème siècle, pourquoi la Mésopotamie -berceau de l’humanité et des premières sociétés- se retrouve-t-elle dans la pire situation ? La réponse est simple, là où les femmes, leur statut et leur identité ont été exploités et contrôlés, c’est à cet endroit qu’il faut chercher une solution.

 

En 1992, Abdullah Öcalan a dit aux femmes du mouvement de libération que « si vous ne résolvez pas les problèmes de la masculinité, alors votre vie sera en danger, et pour cela vous devez faire ce travail de manière étendue et par la connaissance ». Maria Mies, en accord avec cette pensée, dit que « les femmes furent les premières à être esclaves, exploitées et contrôlées », cela est devenu la base des nouvelles analyses du mouvement.

En 40 ans, le Mouvement de libération du Kurdistan, avec le paradigme de la Modernité démocratique, a dépassé les limites de la simple lutte pour les droits nationaux kurdes ou la revendication de quelques droits fondamentaux. Sa tentative est une lutte pour l’existence, un changement radical pour une transformation de la société basée sur les principes de l’écologie sociale, la libération des genres et la démocratie. Ces trois principes et la formule « jin, jiyan, azadî » / « femme, vie, liberté » contredisent et remplace les expressions de « esclavage, mort et sexisme ». La lutte contre le système n’est pas seulement la responsabilité du Mouvement des femmes kurdes, mais de toutes les femmes du monde qui ont été divisées et dominées par l’engrenage du système.

 

La Jineolojî apparaît par la recherche de solutions à ces contradictions et met en pratique la transformation sociale. Alors qu’est-ce que la Jineolojî ? Elle vient de deux mots kurdes, « jin » qui signifie femme et « lojî » qui signifie science. La Jineolojî n’est pas un paradigme en soi, mais l’âme du paradigme de la Modernité Démocratique, une science qui explore toutes les lignes et tous les domaines influencés par le patriarcat. Elle voit l’histoire comme un phénomène vivant. La Jineolojî n’est pas une organisation, elle est formée de comités, de centres, d’académies et d’universités pour faire connaître et diffuser son savoir. Elle unit la relation entre les sciences sociales et la pensée révolutionnaire, mais en même temps met une certaine distance entre elles, puisque l’attraction des mouvements révolutionnaires vers l’autorité et le pouvoir signifierait sa fin. L’expression « la révolution finit par dévorer ses propres enfants » n’a pas été prononcée en vain. L’exécution d’Olympe de Gouges pendant la révolution française en est le meilleur exemple.

 

La Jineolojî est contre la catégorisation des femmes. Elle croit que tant les femmes que les hommes ont un problème de liberté, mais les femmes sont plus habituées à avouer qu’elles ont été asservies, de sorte qu’elles sont plus ouvertes à se battre pour la liberté. Mais les hommes n’acceptent pas facilement leur esclavage et ce manque de conscience rend difficile le déclenchement de la lutte pour leur libération.

 

Sur quelle base critique la Jineolojî a-t-elle était construite ?

 

Elle est une nouvelle science et une nouvelle compréhension des sciences sociales. Selon les sciences sociales, « si nous connaissons les lois naturelles, nous pouvons les appliquer à la société ». C’est là que réside le principal problème des sciences sociales et, selon la Jineolojî, ce principe de la nature et de la société est erroné. Les sciences sociales ne s’intéressent qu’aux phénomènes observables et testables en laboratoire. Auguste Comte, père du positivisme, n’a concentré ses recherches et analyses qu’en Europe, et seulement sur les hommes blancs. Cette perspective eurocentrique ne tenait compte que de ses aspects sociaux, culturels, géographiques et historiques, sans tenir compte des autres parties du monde et de leurs caractéristiques, influences, vies et facteurs décisifs. Cette façon de voir les sciences sociales, et de catégoriser la société, a fait des femmes un objet et de l’homme le sujet. Au début de ses recherches sur la société, Auguste Comte retourne le sens de l’animisme, le voit comme le résultat d’événements accidentels et non comme l’intelligence humaine. A l’époque néolithique, à laquelle la plupart des sciences sociales ne se réfèrent pas, les femmes ont observé les mouvements du ciel et savaient prédire ce qui allait arriver. Quand le vol des oiseaux était agité, elles savaient qu’une tempête approchait. Les femmes connaissaient les plantes et les utilisaient contre la maladie. Cette connaissance des femmes -qui se poursuivit en Europe jusqu’au XIVème siècle- fut confrontée à un grand génocide. Auguste Comte et son analyse devinrent la source du développement du positivisme. Actuellement, les sciences sociales ne visent pas à résoudre les problèmes sociaux. L’affirmation selon laquelle « la connaissance est le pouvoir » a fait des sciences un pouvoir entre les mains d’une élite limitée aux universités et aux académies, déconnectée de la société, ignorant que les femmes sont la principale entité de la société. Des endroits comme Tel-xelef, Çemê xelan et Newala çorê en Haute-Mésopotamie montrent qu’à l’époque néolithique, dans les clans, les mères étaient une source de connaissance dans les domaines de la santé, les mathématiques et bien d’autres. Pendant la Renaissance, le savoir était source de grande transformation pour l’humanité, mais le capitalisme en fit la propriété d’un groupe de personnes et l’utilisa à des fins de domination.

 

Quand Napoléon Bonaparte a occupé l’Egypte, qu’a-t-il emporté dans son pays ? En Amérique du Sud, un commandant espagnol a occupé les territoires incas et les a massacrés. 3000 soldats anglais ont opprimé des millions d’hindous et se sont déclarés souverains. En 2013, dans l’Union européenne, un million d’euros a été consacré au contrôle des appels téléphoniques personnels et à leur transmission aux scientifiques. D’un autre côté, pendant que des centaines de milliers de personnes mendient dans les rues d’Europe, une nouvelle forme de mendicité moderne -appelée « crowdfounding« – est apparue sur les pages internet. Et, dans le monde entier, les gens meurent encore de faim. Seulement 0,1 % du budget de l’ONU est consacré à la lutte contre la violence à l’égard des femmes. Cela montre quel est le niveau de tyrannie du système.

 

En résumé, la crise structurelle ne peut être résolue avec les sciences sociales dans leur état actuel, à cause des faits suivants :

  1. Les sciences sociales dans leur définition sont problématiques et déconnectées de la société.
  2. Elles servent au capitalisme et au profit, et sont un outil pour son développement.
  3. Elles sont orientalistes et eurocentristes.
  4. Elles n’ont pas fait de recherches sur la femme et elles ont déformé sa vérité.

 

A l’exception de quelques tentatives et critiques du système par les sciences après les émeutes de 1968, les sciences sociales fragmentent les causes et effets qui ont formé la base de la crise systémique. Les sciences appliquent à l’ensemble de la société les résultats obtenus d’une population donnée dans une région spécifique et gouvernent sur la base de ces résultats. Elles ne voient pas la nature comme un être vivant, mais elles agissent contre elle sur la base de l’exploitation et de l’occupation. Seuls les aspects humains tangibles sont considérés comme importants. Elles ne prennent pas en compte les valeurs et les caractéristiques positives de la métaphysique humaine, telles que l’intelligence collective, la conscience, la morale, la volonté, etc. Dans la recherche sur les femmes, elles ne font qu’établir un lien entre leur physique et leurs organes sexuels. Quand on nous demande « pourquoi les sciences sociales n’ont-elles pas fait de recherche sur les femmes ? », on nous dit que la science est « neutre ». Pourtant, le système -avec les découvertes scientifiques issues de l’intelligence analytique- s’est déconnecté des émotions, ouvrant la voie à la destruction.

 

Albert Einstein a dit que « s’il avait su qu’ils détruiraient Hiroshima, il n’aurait pas fait connaître cette découverte ». Le psychanalyste Sigmund Freud a dit que « parce que les organes des jeunes filles ne sont pas comme ceux des garçons, ils génèrent un sentiment d’infériorité: » Encore aujourd’hui, dans de nombreuses parties du monde, cette idée est mise en pratique comme s’il s’agissait d’un livre sacré. Les anthropologues féministes ont menti en disant que « la chasse a conduit au développement de la civilisation ». Jean-Jacques Rousseau -connu comme intellectuel universel des Droits Humains- a dit que « les tâches assignées aux femmes et aux hommes ne sont pas les mêmes ». Francis Bacon a dit que « la nature est comme une femme, nous devons l’étriper et lui enlever ses connaissances par le biais de la torture ». En résumé, la méthode scientifique est basée sur la valeur des bénéfices obtenus, et non sur la question du savoir : comment en sommes-nous arrivé-e-s là et qu’avons-nous obtenu ?

 

Les déclarations idéologiques contre les femmes créent un obstacle dans la pensée à l’heure où l’on souhaite changer les choses. Elles sont encore utilisées aujourd’hui et sont devenues le prétexte d’attaques contre les femmes. Par exemple, des expressions telles que « la femme a été créée à partir d’une côte de l’homme », « la femme est un homme immature », « la femme est née du front de Zeus », sont utilisées aujourd’hui contre les femmes par le biais de méthodes différentes.

 

L’objectif de la Jineolojî est de réfuter toutes ces expressions et de redéfinir l’existence et l’énergie des femmes en révélant leur vérité. Elle analyse « la société, les femmes et la vie, les relations des femmes et des hommes avec la société, la culture maternelle et les racines du développement de la mentalité patriarcale ». Elle analyse la culture qui s’est formée autour des sociétés matriarcales et comment elles ont été détruites et déformées. Elle analyse les méthodes de « la mythologie, la religion, la philosophie et la science » et leur représentation des femmes.

 

La Jineolojî analyse les religions au moyen de la « théologie », mais n’a pas de perspective idéaliste ou matérialiste. Elle considère la religion comme la systématisation dogmatique de la mythologie mais en même temps elle fait partie de la culture des sociétés en étant également un mouvement de résistance contre le système. Toutes les religions et croyances ne sont pas dogmatiques et nombre de leurs rites et cérémonies ont influencé la société. Dans les religions « Ezidî » et « Alevî« , les femmes ont un statut important. Aujourd’hui encore, elles continuent de regarder le soleil en priant et voient l’énergie des gens plus importante que n’importe quel dieu abstrait. La Jineolojî analyse la religion Ezidî, surtout depuis le génocide de Shengal (perpétré par Daesh au Kurdistan du Sud).

 

La Jineolojî veut aussi révéler les femmes philosophes de l’histoire. Des écrits historiques nous apprennent que les philosophes grecs ont appris des femmes le dicton : « connaissez-vous vous-même ». La Jineolojî analyse comment le « sexe féminin » était-il considéré dans la mythologie, la religion, la philosophie et la science.

 

Comment la Jineolojî se positionne-t-elle devant certaines branches de la sociologie ?

 

Comment la Jineoloji parvient-elle à la connaissance scientifique ? Parler d’une critique des sciences sociales n’a pas pour but de les rejeter immédiatement, mais de pouvoir bénéficier des aspects positifs de la science dans la perspective de la Jineoloji.

 

  1. Epistémologie

Lorsque nous faisons des recherches sur les sources de la connaissance, il devient évident que nombreuses sont celles qui ont été créées contre l’existence des femmes. La Jineolojî observe les sources du savoir et son influence sur la société. Certaines sciences et connaissances sont sexistes, déformant la réalité des femmes. La Jineolojî manifestera ces sciences et ces connaissances tout en créant sa propre épistémologie.

 

  1. Ontologie

La Jineolojî promeut l’ontologie féminine en analysant la mythologie, la religion, la philosophie et les sciences. Elle est contre les définitions des femmes comme « Satan », « sorcière », « faible », « côte de l’homme », « fleur », ou autre et affirme que « nous ne sommes pas cela ! ». Par exemple, la plupart des théoriciennes féministes comme Heide Göttner-Abendroth et Maria Mies ont étudié l’histoire et la culture matriarcale.

 

  1. Archéologie

La Jineolojî étudie des vestiges archéologiques qui n’ont pas encore été révélés à propos de la réalité des sociétés naturelles et des femmes. Elle recherche la vérité et fait une nouvelle interprétation de l’histoire, des méthodes des femmes et de la mentalité de l’époque matriarcale. Le mouvement des femmes étudie neuf étapes historiques différentes dans lesquelles l’identité des femmes a été transformée et façonnée.

 

  1. Étymologie

La Jineolojî à travers la philosophie et la sociologie analyse l’étymologie des femmes, leurs racines et leur signification. En langue kurde, le mot femme, « jin« , est la racine du mot vie, « jiyan« . «  + mare » en kurde, signifie mère ou appartenant à la mère, au rôle de la mère. Puis les Hurrites utilisèrent le nom de « Maria » pour désigner les femmes. D’autre part, le verbe « jimer kirin » en mathématiques signifie compter. Le mot « jin » signifie la vie dans de nombreuses autres langues. Mary Daly, une féministe américaine, dit que « les femmes ne savent pas qu’elles ont une existence électrisante » et elle appelle cette énergie : « gynergie ».

 

  1. Histoire

L’histoire écrite commence au XVIIème siècle. Hérodote parle de l’histoire comme d’un conte. Ses récits parlent aussi d’autorité. La sociologie se réfère à l’histoire comme à des phénomènes et des événements morts mais, en vérité, l’histoire est un phénomène vivant. En fait, l’avenir peut aussi être vivant. Nous pouvons changer l’interprétation et l’analyse de l’histoire. Öcalan a dit que « l’histoire de l’esclavage n’a pas encore été écrite, et l’histoire de la liberté attend d’être écrite », en particulier le rôle de la société matriarcale, l’ère des déesses, les insurrections des mouvements anti-système… La Jineolojî rejette la vision positiviste-déterministe de l’histoire qui considère « l’état et la société de classe » comme inévitable dans l’évolution de la société.

 

Quel est le rapport entre Jineolojî et sociologie?

 

Dans la phase d’autonomisation des femmes et ses effets sur la société, la Jineolojî n’effectue pas seulement ses recherches sur les femmes mais aussi sur les hommes. Elle s’appuie sur le principe de Fernand Braudel : « la sociologie doit être historisée et l’histoire socialisée », qui est en soi ce que nous appelons la « Sociologie de la Liberté »[2].

 

Cela peut être divisé en quatre parties :

 

  1. Sociologie à long terme : Elle couvre l’existence et la vie des femmes dans l’ensemble de la société, la relation entre les femmes et les principaux facteurs sociaux tels que la culture, la langue, l’art, la religion et donc la relation entre les femmes et les enfants, les relations et les controverses sur le dualisme entre les femmes et les hommes, l’histoire de l’évolution des sexes, l’économie, l’éthique, l’écologie et les influences des femmes aujourd’hui.

 

  1. Sociologie structurale : Elle comprend la recherche sur la mythologie et le système intellectuel ; la culture matérielle et immatérielle ; les sociétés matriarcales de l’ère néolithique, ; l’institutionnalisation des organes politiques et moraux ; la condition de la femme dans les domaines de la religion, de l’État, du pouvoir, de la vie domestique, de la production, de la classe et de la division du travail, qui sont les piliers de l’établissement de la civilisation du système patriarcal. Les méthodes de colonisation et les pressions exercées sur les femmes par l’économie, le genre, la morale, la famille et l’esthétique. L’étude de la critique du système et la lutte des femmes dans les civilisations centralisées.

 

  1. Sociologie positive : Elle traite des phénomènes et faits de courte et moyenne durée. Le rôle des femmes dans le processus de réforme et de changement du système ; l’utilisation des femmes dans les guerres issues de la colonisation ; l’impact de ces guerres sur elles ; le travail des femmes et les différentes formes de sexisme social contre elles. Avec cette sociologie, la femme acquiert un pouvoir de changement et son émancipation complète à long terme. Grâce à cela, la liberté n’est pas une utopie, mais une réalité dissimulée dans des moments donnés. Dans cette sociologie, les opportunités que peuvent apporter les moments de chaos et de crise sont évaluées et prises en compte. Le meilleur exemple qui montre que « la liberté se cache dans l’instant » est la révolution du Rojava.

 

  1. Sociologie de la liberté : Elle considère le cadre philosophique et théorique de la libération des femmes ; le rapport de cette libération avec la société ; la ligne de libération et de résistance de l’évolution historique ; le féminisme ; la critique de la mentalité des sciences sociales hégémoniques et de l’épistémologie à l’égard des femmes ; et le développement moral des sciences sociales alternatives dans le cadre de la libération des femmes. Aussi, elle considère le développement d’une épistémologie fondée sur l’équilibre et la synthèse de l’intelligence émotionnelle et analytique ; les phénomènes de la famille démocratique et les bases du concept de « hevjiyana azad » (terme kurde pour définir la coexistence libres homme-femme) ; la construction d’une relation entre la science et l’éthique (fondée sur le développement d’une science des sens et de l’analyse de la femme) ; la démocratisation de la politique ; la synthèse de la perspective de la libération des femmes avec la perspective de la libération sociale, donnant de la force au travail théorico-philosophique et aux sciences sociales de la libération.

 

Quelles sont les sources et références de la Jineolojî ?

 

Toutes les sources d’ »histoire non écrite » sont des références importantes pour la construction de la science des femmes. Avec elles nous contemplons :

1- L’expérience et analyse du féminisme.

2- Les aspects positifs des sciences sociales qui peuvent être améliorés avec la Jineolojî.

3- L’expérience des luttes des femmes dans l’histoire.

4- Les expériences des femmes, tant à titre individuel que collectif : par exemple, Emma Goldman, Rosa Luxemburg, Sakine Cansiz, dont les livres sur les femmes, la vie, la masculinité, l’amour et autres thématiques fournissent des informations très importantes.

 

En tant que construction de connaissance et théorie, la Jineolojî travaille à son institutionnalisation. En 2015, la première Conférence de Jineoloji s’est tenue au Kurdistan. En Europe, différentes conférences ont eu lieu dans des villes comme Cologne, Stockholm et Paris. La Jineolojî travaille avec la société et les mouvements de femmes en fonction des besoins sociaux, de la situation et des conditions locales. Elle partage ses connaissances et ses théories à travers des livres, des revues, des textes et des assemblées. Nous considérons le livre Introduction à la Jineolojî comme notre base. Ce livre a été traduit en turc, kurde (kurmanji et sorani), arabe et perse, et est en cours de traduction dans d’autres langues telles que l’anglais, l’espagnol, l’allemand et le français. Un magazine –Jineolojî- est publié au Bakur (Kurdistan du Nord). Chaque numéro est consacré à un sujet spécifique :

  1. Crises sociales
  2. Méthode

3- La révolution au Moyen-Orient et ses relations avec la Jineolojî

4- L’autodéfense et la femme

5- Nature de la femme

6- Masculinité

 

Comment diffusons-nous la Jineolojî ?

 

1- Au Rojava, trois formations ont été inaugurées pour préparer les enseignantes.

2- La Jineolojî a été incluse dans le programme scolaire du Rojava (en Syrie du Nord) et dans le camp de réfugié-e-s de Makhmour (Irak).

3- L’ouverture d’un centre de Jineolojî à Bruxelles et d’un centre principal de recherches au Rojava. La formation de comités dans les villes turques et dans toutes les régions du Kurdistan (Bakur, Başur y Rojhelat). L’ouverture d’une Faculté de Jineolojî au Rojava.

4- La célébration d’un camp de Jineolojî en Allemagne en 2017 et en 2018 un camp est également prévu en Espagne.

 

Au niveau pratique, nous avons actuellement le village des femmes au Rojava : « Jin War« .

 

Quel est l’objectif de la Jineolojî?

 

1- Exposer l’histoire de l’esclavage et l’exploitation.

2- Réaliser la deuxième révolution des femmes au Moyen-Orient (la deuxième révolution des peuples et de l’agriculture, en référence à la première révolution agricole de l’ère néolithique).

3- Un Contrat social par la socialisation de la révolution des femmes.

 

L’objectif de la Jineolojî est un changement radical de la société. Jusqu’à présent, la question de la liberté n’a pas été résolue, que ce soit pour les femmes ou pour les hommes. L’hégémonie des hommes est encore profondément enracinée dans la société. La tâche de la Jineolojî n’est pas seulement de créer de la théorie et de faire en sorte que d’autres la mettent en pratique. Le but de la Jineolojî est de changer les mentalités sur la base de « hevjiyana azad« . Non seulement entre les hommes et les femmes, mais aussi entre toutes les personnes de la société qui, avec leurs propres différences ethniques, religieuses et culturelles, seront impliquées dans le modèle d’administration par le biais du système de coprésidence et d’égalité des sexes. Mais celles et ceux qui peuvent y parvenir sont bien sûr nous toutes et tous ici présent-e-s et toutes les personnes qui croient en une vie en dehors du système actuel. La tâche principale et essentielle est de développer la pratique de « hevjiyana azad » dans notre vie, la coprésidence dans notre organisation et de nous purifier du désir de pouvoir et de possession.

 

[1] La traduction de ce mot en langue kurde serait « patriotisme », cependant le terme français porte des connotations patriarcales et nationalistes absentes du concept kurde. Littéralement, « welatparêzî » signifie « protéger le pays ».
[2] Titre et concept introduit par Öcalan dans le troisième tome de son ouvrage « Manifeste pour une Civilisation Démocratique« .