« Pour comprendre la maladie, nous devons comprendre ce qu’est la santé. » – Perspective sur la crise du corona virus

Nous sommes confronté·e·s à la troisième guerre mondiale. Ici, dans la région de l’Administration autonome de la Syrie du Nord et de l’Est (également appelé Rojava, Kurdistan de l’Ouest), on peut vraiment le ressentir. Mais cette guerre n’est pas seulement militaire. Ses armes sont la destruction de l’écologie, des valeurs communes et de la santé. La troisième guerre mondiale rend malade l’humanité. Notre recherche de la vérité est maintenant plus nécessaire que jamais. Abdullah Öcalan, qui est le leader du Mouvement de libération du Kurdistan déclare : « Pour trouver la vérité, il faut regarder en arrière, là où nous l’avons perdue ».

Pour comprendre une maladie, nous devons savoir ce qu’est la santé, ce qu’elle signifie et comment nous pouvons la protéger. Étymologiquement, en vieil anglais, le mot « santé » – « health » vient du mot « entier – whole » ou « totalité – wholeness ». Ce qui nous rend entières, c’est ce que nous sommes. Avant la mise en œuvre du patriarcat, de l’État et du capitalisme – qui se sont développés ensemble il y a environ 5000 ans -, la société vivait en clans, en grands groupes familiaux, où les mères étaient le centre de la vie. Plantes et herbes étaient utilisées comme médicaments , avec le principe de renforcer le corps, l’esprit et l’âme de toute la communauté. Dans les différentes parties du monde, différents systèmes de santé se sont développés. Mais leur racines, très similaires, proviennent toutes de la société naturelle (pendant l’ère paléolithique et néolithique). Ces systèmes ont tous été créés à une époque où la vie humaine se déroulait en proximité et harmonie avec la nature. Par la suite, ils se sont développés en fonction de l’évolution des différences régionales et culturelles. Jusqu’à présent, la mère, qui porte la vie, nourrit et éduque ses enfants pendant leurs premières années, est la première soignante. Elle est porteuse des connaissances nécessaires au maintien et à la protection de la vie.

La santé ne peut être considérée comme une institution. Les animaux et les êtres vivants aussi ont un système de santé. Tout ce qui existe dans l’univers tente, pour survivre, de maintenir un équilibre et préserver sa santé, qui est protégée en permanence par divers systèmes d’autodéfense, du champ magnétique de la terre à nos anticorps.

Les premières traditions médicales sont celles de Babylone, de la Chine, de l’Égypte et de l’Inde. Depuis les temps anciens jusqu’à nos jours, l’histoire de la médecine montre comment les sociétés ont changé leur approche envers la maladie , en séparant la femme de son rôle central et primordial de guérisseuse.

Par exemple, les chasses aux sorcières, qui ont pris de l’importance en Europe centrale après le Moyen Âge, du XIème au XIXème siècle (et qui sont encore pratiquées aujourd’hui dans certaines parties du monde), ont été la manifestation la plus évidente de la tentative de briser le rôle des femmes guérisseuses, celles qui avaient formé des communautés et pratiqué toutes sortes de métiers jusqu’à la fin du Moyen Âge. Le contrôle de l’État et de l’Église sur ces femmes, qui agissaient également en tant que sages-femmes, apaisant la douleur, pratiquant des avortements et accouchements, était brutal. Des millions d’entre elles ont été brûlées vives, torturées et emprisonnées. Pendant plus de 300 ans, les chasses aux sorcières ont imposé la peur, diabolisé les femmes et ont permis la mainmise des hommes sur leur rôle de guérisseuses. Elles ont été remplacée par la figure du médecin masculin, qui lui ne se concentre que sur le corps, le divisant en systèmes distincts.

Cette tentative de briser le lien étroit entre les femmes et la nature ne détruit pas ce dernier mais l’endommagea durablement. Lorsqu’au 16ème siècle, le continent américain fût colonisé par les Européens, ceux-ci poursuivirent les chasses aux sorcières, massacrèrent des peuples entiers en raison de leurs pratiques anciennes et de leurs modes de vie communautaires, leur imposant leur pouvoir et domination. Mais les armes principales des colonisateurs, qui ont tué 90 % des populations indigènes dans certaines régions, n’étaient pas tant les armes à feu que les maladies qu’ils ont importé d’Europe, comme la varicelle. Les populations indigènes n’avaient aucune défense contre ces maladies qu’ils leur étaient inconnues. Celles-ci furent à l’origine des plus grands massacres parmi leurs communautés.

Face aux épidémies mondiales, les femmes ont toujours été en première ligne. La peste noire (1346-1353) a été la pire pandémie enregistrée dans l’histoire de l’humanité, tuant des centaines de millions de personnes. Ce sont surtout les femmes qui ont soigné les malades. La peste a tué davantage d’hommes, si bien que les femmes se sont regroupées et ont continué à prendre soin d’elles-mêmes et des autres. La peste noire est survenue après une période de forte augmentation de la population, de destruction des forêts, de commerce intense et de croissance disproportionnée, pendant laquelle la santé et la nature n’ont pas été prises en compte.

Aujourd’hui, nous pouvons observer des tendances similaires dans la crise du Corona. Le patriarcat et le capitalisme sont en crise profonde, car les communautés et la nature ont été détruites, tout comme la féminitude. Les valeurs qui nous maintiennent en vie, ainsi que celles qui nous les transmettent – nos aînées et nos mères – sont sous attaques constantes de la société moderne.

Dans le monde, 70 % du personnel de santé et du personnel social sont des femmes. De même, 90 % des travailleuses à domicile qui s’occupent des personnes âgées sont des femmes. Les femmes font vivre la société parce qu’il ne s’agit pas seulement d’être médecin, mais aussi de soigner, prendre soin, nourrir, éduquer, soutenir. Pour être en bonne santé nous avons besoin d’éthique, d’émotions, d’empathie, d’un sens de la communauté et d’un lien avec la nature. Aujourd’hui l’approche commune de la crise mondiale du Corona nous montre à quel point la situation a changé et nous amène à nous poser des questions importantes : Comment comprenons-nous la vie ? Qu’est-ce qui rend la vie possible ?

Si nous regardons du côté au Kurdistan, en Mésopotamie, dans la langue kurmancî (kurmanji), le mot « vie » est « jiyan », qui pioche ses racines dans le mot « jin » : « femme ». Les femmes sont celles qui donnent et prennent soin de la vie. Mais ce concept de « femme » n’est pas seulement biologique, il s’agit d’un système de valeurs et de compréhension qui s’applique à tou·te·s les membres de la société. La vie n’est pas seulement un corps vivant, elle est l’ensemble des créations de la nature : les gouttes de pluie, les océans, les montagnes, les émotions, la société humaine ou les feuilles mortes, et leur organisation au sein de la biodiversité. Le virus Corona est en soi quelque chose de vivant parce qu’il se reproduit et se répand, change aussi de forme et mute. Nous devons donc le comprendre comme faisant partie de la vie sur la planète et nous concentrer sur les raisons de son apparition et de son expansion rapide.

Dans la société moderne, la nature est considérée comme un objet à exploiter, et l’humain – représenté par le l’homme riche dominant blanc – comme le sujet actif dans la transformation du monde de manière à ce que ce qu’il réponde à ses besoins. La terre appartient alors aux États et aux multinationales, et tout ce qui y vit devient leur propriété. Le paysage est transformé : là où auparavant il y avait de larges espaces dans lesquels vivre avec la nature, nous avons érigé des bâtiments pleins de murs pour séparer les gens, même à l’intérieur de leurs propres familles. Nous avions entamé un processus d’isolement qui se manifeste clairement aujourd’hui, et que nous sommes contraintes de maintenir. Mais même forcées à l’isolement physique, nous pouvons encore être connectées de nombreuses façons et trouver le chemin de la liberté à l’intérieur de nos luttes. L’exemple d’Abdullah Öcalan nous inspire. Même s’il a été en isolement 21 ans aux mains de l’État turc, il continue à se battre et ses idées dépassent les murs et frontières. Les connexions révolutionnaires profondes ne peuvent jamais être brisées.

Actuellement, l’isolement afin d’éviter la contagion, tel qu’il est appliqué, divise les gens et rend l’auto-organisation difficile, affaiblissant les réseaux de soutien déjà existants. Les familles ou les réseaux de solidarité ne peuvent se rencontrer pour trouver d’autres moyens de vivre cette période, ou pour faire le deuil de leurs proches. Désormais l’État contrôle plus que jamais la vie des gens, en décidant de qui peut ou ne peut pas sortir, quels emplois sont nécessaires ou non, plaçant la valeur dans le capital plutôt que dans les personnes. Pour assurer la discipline face aux nouvelles lois, les États utilisent la situation pour accroître la répression, mettre en place des couvre-feux, remplir les rues de policiers et de militaires, en imposant des amendes ou en intensifiant la surveillance. Cela contribue à faire naître la peur dans le cœur des gens.

Pendant la période d’isolement, la socialisation s’effectue par les moyens technologiques, l’information étant reçue par internet et les médias. Suivant l’idée de la liberté individuelle libérale, il n’y a pas de codes éthiques ou moraux qui contrôlent quels messages sont transmis. Par le biais des médias, la politique libérale cède la place au fascisme, l’État est libre de mener une campagne de terreur afin d’accroître le contrôle social, rendant les gens plus susceptibles d’accepter de se faire dépouiller de leurs droits. L’État promeut la division sociale entre celles qui sont considérées comme de bonnes ou de mauvaise citoyennes. Les mauvaises seront considérées comme responsable de la propagation du virus.

La socialisation fait partie de la nature humaine et donc de la santé. La force de notre société est fondée sur l’amour que nous avons les unes pour les autres ainsi que pour nous-même. Cet amour nous pousse à prendre soin de nous et relie notre existence dans une seule âme humaine. La situation actuelle d’isolement a un grand l’impact sur la santé mentale car elle génère des sentiments d’impuissance et de solitude. Mais ce n’est que la partie émergée d’un iceberg qui a commencé à geler il y a des centaines d’années. Nous sommes toutes connectées, nous allons donc nous défendre et prévenir les décès.

Nous voyons comment dans les grandes villes les gens se battent pour survivre après avoir perdu leurs revenus, révélant ainsi à quel point notre vie est liée au système capitaliste et comment la faculté de survie a glissé d’entre nos mains. La société n’est pas dirigée par la société mais par des moyens, des États ou des produits extérieurs. Aucun territoire n’est capable de répondre seul aux besoins de sa population. En dehors de la logique capitaliste mondialisée, nous pouvons voir par exemple, au niveau local au Kurdistan, des gens qui travaillent la terre, plantent, cultivent et fabriquent des masques pour leurs communautés. Même en vivant sous l’embargo de la guerre, la société peut mieux s’adapter aux nouvelles conditions parce qu’elle est organisée de façon communautaire.

En ce qui concerne les femmes, nous constatons que partout dans le monde, l’isolement au sein du « foyer » est devenu une prison pour celles qui sont confrontées à la violence sexiste. Les femmes sont exposées à la violence et à la mort dans leur propre maison. Elles ne vivent plus que dans leurs familles nucléaires, incapables de prendre l’espace public pour lequel nous nous sommes tant battues. Les femmes ne peuvent être libres que si la société est libre. Nous devons rester forte ensemble, car préserver l’éthique de la société nous permettra de maintenir la lutte pour la liberté. Nous ne pouvons laisser personne seule.

Dans les rues, dans les prisons et le long des frontières, la violence a augmenté. Des politiques racistes sont mises en œuvre, et les droits sont toujours plus restreints. Nous voyons comment les États impérialistes agissent au nom de la vie, en demandant aux gens de rester chez eux pendant que les avions de guerre et les drones s’élancent vers le ciel. La guerre continue, occupant des terres, tuant des gens et menaçant la vie elle-même, comme c’est le cas ici. Les États bombardent les civil·e·s et coupent l’approvisionnement en eau et électricité à des milliers de personnes qui en dépendent pour vivre et combattre le virus.

On voit que la vraie maladie ne vient pas du virus Corona mais du système capitaliste, colonial, patriarcal qui a rendu l’humanité malade. Comme l’a écrit Abdullah Öcalan dans ses écrits de défense, « de nombreux éléments indiquent la fin du système, et de nombreuses histoires vraies le confirment – mais le vrai problème est de décider quelles valeurs libres, égales et démocratiques doivent être communalisées de ce chaos ». Le virus Corona n’est qu’un autre de ces signes qui nous montrent qu’un changement radical de paradigme est nécessaire.

Nous avons déjà les graines qui peuvent nous permettre de construire un nouveau paradigme. Celles qui ont, jusqu’à aujourd’hui, résisté à l’oppression sont toujours porteuses de valeurs démocratiques et de moyens d’organisation collectives et solidaires. Dans le mouvement révolutionnaire du Kurdistan, nous trouvons une proposition de paradigme. En ce moment de maladie mondiale, nous devons nous concentrer sur la manière dont nous défendons la vie, sa véritable éthique et sa liberté dans une approche globale et holistique.

Dans le Mouvement de libération du Kurdistan, l’autodéfense est synonyme d’existence. Il est dit que : « Un être qui ne peut se défendre ne peut exister ». L’autodéfense est liée à la société et à l’identité. Tout les êtres vivants disposent d’un système de défense. Toute existence est une lutte constante. Le vent en soufflant sur les graines du pissenlit laisse la plante nue, comme pour morte, mais ses graines se sont répandues partout. La rose défend sa vie avec des épines, qui servent aussi d’avertissement.

L’autodéfense est une façon d’organiser la société. Au cours des deux derniers mois nous avons vu comment les mécanismes d’autodéfense sociale ont été activés dans le monde entier, sous la forme de réseaux de solidarité avec les populations les plus touchées par l’isolement ; distribuant denrées alimentaires et des masques. Les gens s’unissent pour lutter contre les mesures qui détruisent le tissu social, les travailleuses organisent des grèves. L’on envoie des messages de solidarité dans le monde entier, l’on mène des grèves de la faim, dans les prisons l’on manifeste pour défendre les droits fondamentaux.

Les rues vides, qui cèdent la place à toutes ces vies non humaines, montrent également l’effet néfaste que le système capitaliste a sur l’environnement. La pollution de l’air a diminué jusqu’à 40% dans certains endroits depuis le début de l’isolement. Si nous voyons le pouvoir de créer la vie, celui de la nature et que nous nous connectons avec en tant que partie de celle-ci, nous pouvons surmonter la mentalité libérale, les faux besoins imposés, la suprématie de l’être humain sur les animaux ou la suprématie des hommes sur les femmes.

Face à chaque crise, une option de changement révolutionnaire émerge : un changement qui apporte une solution pour toutes les sociétés du monde. Le mot « crise » vient du grec krisis, qui signifie « décision ». Lorsque nous atteignons ce moment, nous devons prendre une décision, prendre un virage clair. Nous pouvons voir la fin du capitalisme, de l’impérialisme et du patriarcat plus proche que jamais, car c’est leur vérité qui se révèle maintenant. À l’heure actuelle il y a autant d’angoisse et de désespoir face à cette situation qu’il y a d’espoir et de réelle possibilité de changement. Croire en cela augmente les chances de faire de la révolution mondiale une réalité, et il est nécessaire de rappeler ici et maintenant que ce siècle est celui des femmes. Que le virus Corona est peut-être la secousse précise. Celle qui nous permet de voir ce moment de chaos comme une opportunité pour la révolution mondiale. Une nouvelle possibilité peut naître de notre douleur commune, et de notre espoir collectif.

JINEOLOJI