La lutte de libération des femmes kurdes.

Le paradigme du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), qui vise à atteindre une forme organisée de lutte dans la poursuite de la réalisation de la liberté collective, a émergé sous l’influence des idées de gauche et des mouvements socialistes des années 1970. Depuis sa fondation, la lutte pour la libération de la femme était considérée comme un devoir. La conviction que la liberté de la femme est la condition sine qua non de la liberté collective est fondamentale pour comprendre les concepts et les structures du PKK. Sakine Cansız[1] a joué un rôle essentiel dans ce sens.

Lors de son troisième congrès, le PKK a fait le premier pas vers une organisation distincte. Le cœur de la lutte de libération des femmes du Kurdistan s’est manifesté avec les premières « analyses de personnalité ». Ces analyses personnelles révélaient des données importantes sur la manière dont la réalité sociale influence la formation de la personnalité. A ce propos, Öcalan estime, lors du IIIème congrès du PKK, que « ce qui est analysé c’est la société, et non pas l’individu ; c’est l’histoire, et non pas le moment ».

Cette démarche peut être vue comme une contribution importante aux analyses de transformation sociale et à sa conceptualisation.

La première étape de la transformation de la lutte pour la liberté, qui a commencé par la transformation des individus en un pouvoir organisé, a été le fondement de l’Union des femmes patriotiques du Kurdistan (Yekitiya Jinên Welatparezên Kurdistan, YJWK) en 1987. Cette organisation remit en question la construction historique de la femme et de la famille et amorça des débats sur les difficultés de l’organisation des femmes. L’apparition du YJWK mis en lumière la question de la libération des femmes ainsi que les perspectives sur la libération nationale et de classe. Les premières analyses théoriques concernant l’exploitation patriarcale des femmes eurent lieu dans ce processus. Celles-ci furent intégrées dans le tissu social et compilées dans le livre d’Öcalan, La femme et la question de la famille au Kurdistan.

L’YJWK, la première organisation des femmes du Kurdistan s’est développée avec un caractère révolutionnaire et libertaire et a réalisé des travaux uniques entre 1987 et 1993. Les réussites obtenues par les femmes et les transformations qu’elles ont provoquées dans leur lutte pour la liberté ont pris forme dans une perspective et un cadre théorique inédit concernant la libération des femmes au sein du PKK. En rompant avec les schémas mentaux de la société, ce cadre théorique trouva rapidement des applications concrètes dans la réalité. D’autres changements sociaux eurent lieu au sein du PKK à l’occasion de la fondation de l’armée des femmes, en 1993.

Le pouvoir et la volonté propres qui ont été acquis grâce à la lutte armée ont ensuite été utilisés dans la continuation et la globalité de l’organisation du YJWK. L’armée des femmes a joué un rôle important dans la multiplication des expériences des femmes kurdes et pour les connaissances qui en découlent. Cela a généré un espace dans lequel les femmes qui désiraient sortir de la spirale de la modernité capitaliste et du patriarcat pouvaient s’exprimer. La participation massive des femmes dans les forces armées du PKK s’explique par leur volonté de rompre avec toutes formes de relations hégémoniques.

Prendre les armes dans les montagnes pour se battre au nom de la libération du Kurdistan créa des expériences fortes pour les femmes qui voulaient s’opposer à toutes les formes d’attaques de la modernité capitaliste. Alors que les femmes kurdes se battaient pour leur existence contre l’État-nation, elles luttaient également pour leur existence contre les hommes au sein de la guérilla. Le conflit de conscience qui surgit au sein de celle-ci révéla que l’alliance entre le patriarcat, le capitalisme et l’État s’était infiltrée dans toutes les brèches sociales ; ce n’était donc pas suffisant de dissoudre le système au travers d’une lecture de lutte des classes et de libération nationale. Il était clair que la libération des femmes devait se baser sur une analyse plus ancrée du système. En même temps, il devenait évident que les femmes avaient besoin de structures organisationnelles autonomes et alternatives. La lutte des femmes contre toutes formes de marginalisation et de discrimination remit en question le tissu social construit sur le fondement du pouvoir, à l’extérieur comme à l’intérieur du mouvement. Dans ce processus, défini comme la « lutte de genre » au sein de la guérilla, les femmes prirent conscience de l’importance de l’auto-défense contre les attaques directes et les implications de la domination masculine. Plus important encore, elles comprirent que la question de la liberté des femmes ne pouvait pas être reportée après la résolution de la « question kurde ». La nécessité de lutter à chaque instant contre la domination masculine est devenue une réalité fondamentale au sein de l’organisation des femmes du Kurdistan.

L’existence d’une organisation et d’un mode de fonctionnement répondant à ce besoin au sein du PKK explique pourquoi les femmes en quête de liberté ont rejoint en masses l’avant-garde de la guérilla. Elles fuyaient les centres urbains dans lesquels la modernité capitaliste et les structures patriarcales dessinent des frontières. Au même moment, l’activisme politique et la quête pour la liberté prirent de l’ampleur.

Les expériences ainsi accumulées au sein de l’armée des femmes créèrent une base pour faire avancer la lutte de libération des femmes.

La fondation de l’Union de libération des femmes du Kurdistan (Yekitiya Azadiya Jinên Kurdistan, YAJK), le 8 mars 1995, fut une étape cruciale dans l’organisation de cette quête pour la liberté. Par l’émergence de l’YAJK, l’organisation autonome des femmes se refléta dans tous les domaines de la lutte, et elle joua un rôle important dans la réalisation du potentiel d’auto-organisation des femmes et de leur politisation. Elle s’étendit des montagnes aux centres urbains. L’armée des femmes rendit les femmes fortes et déterminées dans leur lutte pour l’existence. Le fait de s’organiser leur a permis de révéler la force de détermination des femmes d’un peuple colonisé.

L’organisation de l’YAJK et ses réalisations furent à la base de la théorie d’Abdullah Öcalan : « tuer l’homme dominant ». Les dimensions exploitantes, hégémoniques et assoiffées de pouvoir des hommes commencèrent à être remises en question. Nous prenions conscience que les hommes également devaient se libérer des schémas patriarcaux. La théorie du « divorce total », qui entend rendre visible la problématique de la liberté autant pour les femmes que les hommes, fut un pas important dans la capacitation des deux genres à prendre conscience de leur propre réalité. Cette conceptualisation contribua à la conscience des femmes de leur propre pouvoir et au renforcement de leur détermination.

L’Idéologie de la libération de la femme, qui a été énoncée en 1998 et est encore valide aujourd’hui, fut ouverte à la discussion en tant que théorie. Ces débats n’ont pas été menés par un groupe élitiste étroit, mais par l’ensemble des femmes et des hommes du PKK. L’idéologie de la femme a été conceptualisée autour de différents champs: la libre pensée et  le libre-arbitre, le concept de « welatparêzî[2]« , l’auto-organisation, la conscience de la lutte, et l’esthétique. Ces principes ont créé de nouvelles fondations pour la vie des femmes, considérées comme étant le premier peuple colonisé.

Résumé des principes de l’Idéologie de la libération des femmes

Les principes fondamentaux de l’Idéologie de la libération des femmes sont donc le « welatparêzî « , la libre pensée et le libre-arbitre, l’auto-organisation, la détermination de la lutte, et l’esthétique. Ces principes sont expliqués ci-dessous.

Le principe de Welatparêzî est celui qui crée le lien entre la terre et l’idéologie, la production et la culture des femmes. Contre le nationalisme et la colonisation, l’amour pour sa propre terre est mis en avant. C’est par cette idée que les peuples ont appris, développé et protégé le tissu de leur société, leurs valeurs historiques, et leurs objets. C’est grâce à cela que les femmes étaient capables de participer à la société, munies d’un libre-arbitre et de la liberté d’expression. Il est apparu que le développement du pouvoir intellectuel des femmes ne doit pas être considéré comme un principe de leur sexe. C’est à travers cette notion qu’elles ont pu questionner et développer à la fois leur propre lutte pour l’émancipation et leur mouvement pour la libération nationale.

Les principes de la libre pensée et du libre arbitre ont été mis en avant afin de dépasser le contrôle patriarcal sur les esprits des femmes. Une femme dépossédée de sa volonté propre ne peut pas jouer un rôle déterminant dans le dépassement d’une société patriarcale. Posséder une volonté propre dépend de la connaissance, par conséquent, pour obtenir une volonté propre, une femme doit d’abord développer la connaissance et la conscience de soi. Il existe donc un lien fort entre le fait d’être éclairée et le fait d’avoir une volonté propre.

Le principe de l’organisation est une nécessité fondamentale pour quiconque souhaite donner forme à ses visions et, sans cela, aucune vision de peut devenir réalité. Abdullah Öcalan, leader du peuple kurde, a déclaré : « Sans s’organiser, l’individu reste sans pouvoir. Les premiers pas de l’organisation ont débuté avec les femmes. Ce sont elles qui devraient insister sur l’importance fondamentale de l’organisation pour gagner en force ». À travers cela, le leader kurde a défendu l’organisation des femmes à tous les niveaux de la société. Il exprime également que « les femmes qui comptent sur la clémence des hommes sont vouées à l’échec ».

Le principe de la lutte est également l’un des principaux tenants de l’Idéologie de libération des femmes, en ce qu’elles doivent se battre contre le système patriarcal pour pouvoir acquérir un savoir et une volonté propres, afin de se constituer en unité forte. Öcalan souligne que « c’est par manque de lutte que l’identité des femmes a été contrainte entre quatre murs ». Il remarque que les femmes doivent opposer une résistance idéologique, politique, organisationnelle et culturelle – donc, lutter à tous les niveaux et dans tous les domaines de la société.

Les principes d’Ethique et d’Esthétique sont également considérés comme des préceptes d’une vie libre. Ils soulignent l’importance de tenir compte de l’éthique et de l’esthétique dans le cadre de la lutte armée, en tant que guérilla, ainsi que dans le champ politique. C’est la seule voie par laquelle les femmes peuvent se libérer et la société être transformée. Dans ce cadre, la beauté n’est plus synonyme d’attirance d’un point de vue masculin, mais de liberté et de valeurs éthiques et culturelles incarnées. Ce principe prend corps par la citation célèbre d’Öcalan selon laquelle « Celle (celui) qui se bat devient libre, celle qui devient libre devient belle, et celle qui est belle est aimée ».

Le premier parti des femmes, appelé le Parti des femmes travailleuses du Kurdistan (PJKK), a été établi le 8 mars 1999 afin de concrétiser l’idéologie de la lutte des femmes. La fondation de ce premier parti a été une étape importante dans l’acquisition d’une nouvelle perception pour remettre en cause le système patriarcal de la civilisation, ainsi que toutes ses variations et méthodes.

L’organisation des femmes dans leur propre parti a débuté juste après la conspiration internationale à l’encontre du leader kurde Abdullah Öcalan, qui a mené à son incarcération en isolement sur l’île d’Imrali en Turquie. Lui qui a décrit la formation d’un parti des femmes comme l’un de ses travaux inachevés, voyait la formation de ce parti comme une manière d’assurer les perspectives théoriques et pragmatiques du mouvement. L’organisation du parti des femmes a élargi constamment les formes et les contenus de la lutte de libération des femmes, en interagissant avec le niveau de conscience et l’avancement de la société. Donc, le PJKK a élargi la perspective de son organisation et de sa lutte. Dans ce contexte, son nom a été changé lors du troisième congrès du mouvement de libération des femmes en 2000, en Parti des femmes libres (Partiya Jinên Azad, PJA). Celui-ci a été fondé dans l’intention d’incorporer les expériences des femmes kurdes à celles des femmes des autres nations, prenant ainsi leur place sur la scène internationale. Au Kurdistan, le PJA fit des progrès significatifs dans l’organisation des femmes et dans l’apport de réponses à la question du type de société dans laquelle les femmes devraient vivre. En 2002, le PJA proposa une Esquisse pour un contrat social des femmes à d’autres organisations de femmes. Il a été mis au programme de différentes conférences et rencontres afin de renforcer la coopération et le dialogue entre les femmes du monde entier. Dans ce contexte, le PJA a également rejoint les discussions sur une Constitution des femmes du monde. Par ailleurs, le PJA a établi des relations et des réseaux avec différentes organisations de femmes qui ont été engagées dans les champs des droits humains, de la paix et de la démocratie, ainsi qu’avec des organisations de femmes révolutionnaires.

Modèle d’organisation du Mouvement des femmes du Kurdistan

Suite aux critiques de la modernité et des structures organisationnelles marxistes-léninistes, ainsi qu’au paradigme de la création d’une société démocratique, écologique et libérée des genres, la restructuration du mouvement des femmes kurdes a été à l’ordre du jour en 2004. Les nouvelles structures étaient composées du Parti de la libération des femmes du Kurdistan PAJK (Partîya Azadîya Jin a Kurdistan) dans le domaine idéologique, des Unions de femmes libres YJA (Yekitiyên Jinên Azad) dans le domaine de l’organisation sociale et politique, et des Unités de femmes libres YJA Star (Yeknîyên Jinên Azad Star). La YJA Star, en tant qu’unité de défense antimilitariste, a mis sur pied une force de défense contre toute forme de violence à l’égard des femmes et contre les attaques à la progression d’une société libre.

Le PAJK a été organisé en tant que parti idéologique pour assurer l’avancée de la lutte des femmes dans tous les domaines du mouvement de libération kurde. Cependant, au Kurdistan, où une renaissance des femmes devait avoir lieu, la nécessité d’une organisation confédérale des femmes plus souple et plus complète a été mise en avant. En 2005, le Conseil supérieur des femmes – KJB (Koma Jinên Bilind) – a été créé en tant qu’organisation de coordination confédérale avec la participation de femmes et d’organisations féminines des quatre régions du Kurdistan et de femmes kurdes vivant à l’étranger. Le Mouvement de la jeunesse (Komalên Ciwan) a également pris la responsabilité de l’organisation autonome des jeunes femmes comme étant d’une grande importance pour la création d’une société démocratique. La lutte pour la création d’une identité libre des jeunes femmes a été menée dans les structures du Conseil supérieur des femmes, KJB.

En 2014, le KJB a obtenu le nom de Communautés des femmes du Kurdistan (KJK). La KJK s’occupe de toutes les questions liées aux activités organisationnelles, politiques, sociales et d’autodéfense des femmes. Il est un système qui rassemble les visions et les réponses des luttes des femmes dans les quatre parties du Kurdistan. Le KJK vise à donner aux femmes les moyens de devenir l’avant-garde d’un mouvement qui construit une société démocratique, écologique et libérée de genres. Elle s’efforce de permettre aux femmes de briser le système patriarcal en se donnant les moyens d’obtenir une identité libre dans tous les domaines de la vie.

Le Mouvement de libération des femmes du Kurdistan n’a cessé de progresser à travers un processus évolutif de formation de différentes structures organisationnelles. Chaque pas a été fait dans le but de développer un mode de vie alternatif, plus progressiste, pour les femmes et l’ensemble de la société.

Nous n’affirmons pas avoir surmonté les défis systématiques que pose la société patriarcale pour les femmes. Pour cela, nous devons continuer à nous organiser. Nous n’acceptons pas d’être passives ou inactives. Nous avons hérité des théories et de l’idéologie du féminisme et nous considérons que c’est notre mission de les faire progresser.

Grâce à des travaux tels que la création du Manifeste pour la liberté de la femme et du Contrat social, le mouvement pour la liberté lui-même a fait des progrès significatifs. Ces mesures théoriques et pratiques ont toutes été prises en tenant compte de l’émancipation des femmes. Comme l’émancipation des femmes n’est pas seulement attribuée aux gains matériels pour les femmes, mais aussi à la transformation idéologique, la théorie et la pratique se renforcent mutuellement. En conséquence, pour surmonter le patriarcat, la nécessité d’un mouvement plus intellectuel et scientifiquement organisé a été identifiée. La Jineolojî vise à satisfaire ce besoin et contribuera aux 40 ans d’expérience pratique du mouvement de libération kurde pour développer de nouvelles connaissances et théories. Elle apportera une contribution cruciale à l’histoire de la libération des femmes. Elle fournira les bases idéologiques pour la formation d’un système centré sur les femmes.

[1] Assassinée aux côtés de Fidan Dogan et Leyla Saylemez, à Paris, le 9 janvier 2013.

[2] La traduction de ce mot en langue kurde serait « patriotisme », cependant le terme français porte des connotations patriarcales et nationalistes absentes du concept kurde. Littéralement, « welatparêzî » signifie « protéger le pays ».

JINEOLOJI